photo chocolat
Le chocolat dans tous ses états!

Bienvenue à Korototoka

Anne Ostby (1958-...)
Editions NiL

30 août 2019 :

Résumé : Suite au brutal décès de Niklas, son compagnon de vie, Kat, propriétaire d’une plantation  sur les iles Fidji, contacte ses amies d’enfance, que sont Sina, Liesbeth, Ingrid et Maya. Mais sauront-elles, toutes ensemble, se retrouver et progresser vers un avenir commun ?

Avis : Elles s’appellent Sina, Maya, Liesbeth et Ingrid.

Elles sont norvégiennes, ont la soixantaine encore pimpantes même si, parfois, elles sont traversées par cette éphémère impression d’avoir raté quelque chose dans leur vie ou, du moins, de n’être pas allées là où elles auraient peut-être voulu se rendre.

Elles ont formé, du moins jusqu’à la fin de leurs études et lorsque leurs chemins ont fini par s’éloigner les unes des autres, par le mariage, par la profession, par le contexte de vie, les meilleures amies du monde.

Le jour où chacune d’entre elle reçoit une lettre manuscrite venue des iles Fidji et signée par leur quatrième comparse, Kat qui, de son côté, avait depuis des décennies quitté leur Norvège natale, leur vie bascule. Elles n’en ont pas forcément conscience sur le moment, elles ne savent pas ce que deviennent les autres mais ressentent avec profondeur les battements de cœur et le défi lancé par Kat, qui les invite à venir passer leur retraite sur une petite ile perdue, dans sa plantation de cacaoyers.

Pourquoi faudrait-il répondre à cette impertinente Kat qui a toujours su réussir ce qu’elle entreprenait et qui se rappelle maintenant à leurs bons souvenirs ?

Et pourquoi ne pas lui répondre, après tout ?

Ben oui, pourquoi pas ?

Sina est la première qui se décide à sauter le pas. Elle est sans le sou, endettée à cause d’Armand, son fils quinquagénaire, magouilleur en affaires foireuses, profiteur qui la met sur la peille, mais tant pis. Elle est bientôt rejointe, dans cet univers à mille lieues de l’atmosphère et de la culture norvégiennes, par Liesbeth, nantie mais trompée par son mari, puis par Ingrid. Maya arrive plus tard, sa fille Evy ayant prévu Kat de la maladie d’Alzheimer donc elle est atteinte et qui s’aggrave au fil du temps.

Toutes, Kat y compris, elle qui a récemment perdu son compagnon Niklas, sont évidemment ravies de se retrouver. Mais elles sont surtout bousculées, chamboulées, déstabilisées de cette nouvelle page ouverte dans leur existence. Car le temps a passé, leurs corps et leurs esprits ont changé. Elles se regardent, se dévisagent. Il faut réapprendre à se connaître. Il faut apprendre à se reconnaître. En fait,  il faut tout simplement apprendre à se connaître car ces quatre amies ne se connaissent plus, ou si peu.

Si le style de l’auteure est, peut-être, « trop facile », avec des relents de roman de plage, le lecteur se sent néanmoins transporté et aspiré par le souffle enthousiaste qui déborde des pages. La construction de cette épopée suffisamment peu crédible pour être croyable, se fonde sur une alternance des regards et des points de vue, portées par ces personnages féminins qui vivent ensemble et/ou qui se croisent. Le lecteur prend corps avec : les appréhensions générales de Sina et son incapacité à mettre un terme aux manipulations de son fils ; l’aigreur intériorisée d’Ingrid qui comprend qu’elle s’est cantonnée dans un rôle qui n’était pas le sien durant des années ; l’élitisme d’une Liesbeth qui ne jure que par la réussite sociale, économique et les crèmes de soin pour lutter contre les rides ; les absences d’une Maya qui souffre de pertes de mémoire de plus en plus régulières et longues, elle l’érudite du groupe ; le fardeau d’une Kat qui porte la responsabilité d’avoir voulu recréer entre elles une complicité propice à apaiser failles, blessures passées.

Les iles Fidji, leur climat, leurs traditions ancestrales, les modes de vie locaux, qui sont centrés sur l’essentiel et sur la relation à l’autre, font qu’ensemble, elles vont parvenir à se reconstruire autrement, individuellement et collectivement. Elles vont remettre à plat certaines choses, elles vont se confronter à leur peurs, leurs colères, leurs tabous. Elles vont provoquer des drames, régler leurs comptes, mais aussi se réconcilier, combler les failles, comprendre qui elles sont et, enfin, créer du rêve.

Et c’est le cacao qui leur sert de prétexte, de cause, de colonne vertébrale et d’effet, pour que leur beau projet, utopique au départ, devienne leur réalité et fasse les délices (et douleurs) de leur dernière partie de vie.

Là où le récit met en lumière la vieillesse qui guette et rend hommage, surtout, à des personnes qui n’en ont pas encore fini avec la vie et qui ont encore beaucoup de choses à offrir et à apprendre, avec tendresse, amour mais aussi une certaine subtilité, il pêche en revanche sur le contexte et le fond. Car la vie sur les iles est décrite de manière trop superficielle pour qu’on s’en fasse une idée vraiment réaliste. Les informations suggèrent, tout au plus, que le soleil, le climat, les couleurs, les manguiers et les cocotiers ne font pas forcément la joie de vivre ; que le chômage y sévit, en particulier pour les jeunes, que la précarité et la misère sont dominantes mais parfaitement occultées par les cartes postales et les hôtels grands luxes, que la déscolarisation y est prégnante et que les faits de violence sont quotidiens. Voilà pour le fond. Pour le contexte, la documentation concernant le travail du cacao est également très sommaire. Quelques lignes sur le travail de récolte, d’écossage, de fermentation, de séchage puis de torréfaction, quelques mots sur les investissements à faire en matériel pour que les processus de transformation soient réussis et quelques mots sur l’aboutissement du projet de ces femmes héroïnes de leur dernière partie d’existence : l’impression qu’il leur suffit de peu de temps pour comprendre ce qu’est une fève et pour la transformer en carrés de chocolat noir parfaits pour la santé. Quand on sait que la matière cacao est l’une des plus difficiles à travailler et que cela prend des années…

Il n’en reste pas moins que, même chez les séniors, les quêtes initiatives perdurent. Les seniors aussi apprennent encore à se connaître, apprennent à tester leurs limites, sont redevables du passé pour pouvoir se projet dans l’avenir. Il y a, dès lors, un sentiment récurrent d’inconnu et d’aventure pour chacune des protagonistes et, même si la maladie et la mort vient, à un certain moment, les confronter à la dure objectivité de la vie, sa finitude, elles n’en restent pas moins convaincues du bien-fondé de leur choix. La liberté et l’envie de rêver n’ont pas d’âge ni de prix.

Ce roman qui commence comme un roman de vacances débouche alors sur une sorte de rédemption et de renaissance, après la longue période initiatique : une dizaine d’années se sont écoulées, le Kat’s Chocolate marche du feu de Dieu dans les milieux bio et diététiques de la Norvège et chacune s’épanouit dans le rôle qui lui est échu. Quel plus bel hommage aux femmes et à leurs capacités d’adaptation et d’indépendance ! Quel plus tendre cadeau offert aux retraités qui pourront, par une telle lecture, se projeter dans un monde radieux, à leur mesure.

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